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        Journal professionnel des centres de contacts et de la relation client
   

 

En-Contact n°35 : Novembre-Décembre 2006

Interview : Ted Stanger, le plus Français des Américains

     

Journaliste et écrivain, Ted Stanger a été correspondant de Newsweek à Bonn, Rome, Jerusalem puis Paris. Et c’est dans la capitale française qu’il vit depuis 1993. Amoureux de la France, il porte un regard critique mais tendre sur ces drôles de Gaulois qu’il fréquente quotidiennement... et n’hésite pas à pointer du doigt les étrangetés de notre mode de vie. Après Sacrés Français ! publié en 2003, Ted Stanger a rendu la pareille à ses congénères d’Amérique en publiant Sacrés Américains !
Retour en France pour le troisième volume de cette sacrée série : Sacrés Fonctionnaires ! paru en octobre 2006.
 
En-Contact : Qu’est-ce qui étonne le plus un Américain qui vient pour la première fois en France ?


Ted Stanger : Personnellement, j’ai été très intrigué par les interrupteurs à minuterie. Aux Etats-Unis, les lumières sont allumées en permanence, économiser les ressources que l’on possède en abondance ne fait pas partie de la culture américaine. Les Américains sont profondément optimistes, ils pensent que les problèmes énergétiques se règlent à coup de recherche scientifique, de technologies, grâce à l’économie de marché. En France au contraire, on veille à préserver ce qui existe. C’est un peu la même chose dans le monde de l’entreprise : on préserve à tout prix les avantages acquis. Mieux vaut conserver ce que l’on a que de tenter l’aventure et risquer de perdre ce que l’on a mis longtemps à obtenir.

En-Contact : Dans votre livre Sacrés fonctionnaires !, vous rappelez que 75 % des jeunes Français rêvent de devenir fonctionnaires. Pourquoi les Français sont-ils si attachés à leur fonction publique ?


Ted Stanger : Pour un Français, les formalités administratives qui semblent invraisemblables à un Américain sont tout à fait normales puisqu’il n’a connu que cela. En France, l’enseignement est assuré par des fonctionnaires qui, le plus souvent, n’ont jamais travaillé dans une entreprise et préparent les jeunes à travailler à leur tour dans le secteur public et non dans le privé. Enseigner la philosophie, la littérature, c’est important mais ça ne prépare pas du tout à gagner sa vie. De toute façon, en France, il
est honteux de parler d’argent et celui qui en gagne beaucoup est souvent considéré comme un voleur. Le décalage entre l’enseignement dispensé à l’école et les besoins de la vie de tous les jours est particulièrement flagrant en ce qui concerne les langues étrangères : connaître Dickens et Shakespeare, c’est bien mais, dans la vie de tous les jours, il est quand même plus utile de savoir demander son chemin...

En-Contact : Vous semblez penser que l’enseignement à la française est en complet décalage avec les attentes de l’entreprise...


Ted Stanger : Dans le secteur tertiaire, hormis pour certaines professions comme médecin ou avocat, c’est le niveau d’étude qui compte et qui atteste surtout d’une capacité à réfléchir, s’organiser et respecter des échéances. Avoir une bonne culture générale, c’est nécessaire mais ce n’est pas cela qui apprend à travailler. A l’heure de l’Internet, le plus important n’est pas de tout savoir mais d’organiser sa pensée et son travail. Les études universitaires n’ont nullement pour but d’apprendre un métier, il faut oser le dire ! Le gros problème du système scolaire français est le divorce total entre l’école et le monde du travail. L’Etat est étouffé par l’endettement et la bureaucratie et les talents sont freinés par la bureaucratie tatillonne. En France, j’ai souvent l’impression que les mesures qui sont prises ont pour but principal de garantir l’emploi à vie des
fonctionnaires. C’est sûrement parce que les lois sont élaborées par des fonctionnaires qui n’ont aucune connaissance du fonctionnement du secteur privé...


En-Contact : Quelle image avez-vous de l’entreprise française ?


Ted Stanger : La France est un pays merveilleux pour dépenser son argent, moins pour en gagner. Les relations entre les patrons et les salariés sont sclérosées en France. Le patronat a mauvaise réputation et cela depuis très longtemps. Il faut dire que les patrons ont rarement pour motivation principale d’améliorer le sort de leurs salariés et la hiérarchie tient à conserver ses avantages. La France a aboli officiellement les privilèges au moment de la révolution mais dans les faits, la division en castes de la société française subsiste. Si l’ascenseur social est bloqué, c’est à cause de la rigidité du système éducatif qui forme non seulement les fonctionnaires mais aussi les patrons qui restent
très attachés aux diplômes.

En-Contact : C’est la loi du plus fort que vous décrivez là...


Ted Stanger : Je trouve qu’on laisse peu de chance aux jeunes qui se trompent de voie ou qui rencontrent des difficultés au cours de leur parcours scolaire. Très tôt, les jeunes doivent choisir un métier et s’orienter sur la bonne voie. Celui qui ne prend pas immédiatement le bon chemin aura beaucoup de difficultés à rebondir car la promotion au mérite ne fait pas partie de la culture française.

En-Contact : Le concept américain du self-made-man ne serait donc pas exportable en France ?


Ted Stanger : Aux Etats-Unis, la culture de la performance est très ancrée dans les esprits : si on travaille dur, on est récompensé. En France, on s’efforce tellement de mettre tout le monde sur un pied d’égalité qu’on démotive les salariés qui voudraient travailler davantage. S’il y a du travail, on demande au patron d’embaucher, il
ne vient même pas à l’esprit de l’employé qu’il pourrait travailler plus pour développer l’activité de l’entreprise... et augmenter son salaire. Aux Etats-Unis, quand une société meurt, il n’y a pas de soulèvement populaire des salariés pour conserver leur emploi et leurs acquis, ceux-ci se contentent de chercher du travail dans une entreprise qui est en meilleure santé.

En-Contact : Pourquoi les Français sont-ils si râleurs et contestataires ?


Ted Stanger : Les Français ont terriblement peur de chercher du travail... et je les comprends : les médias ne parlent que de licenciements, de chômage... le monde du travail en France a une très mauvaise image. Beaucoup de gens pensent qu’un patron qui licencie est un mauvais patron qui veut mettre à la rue ses employés. Aux Etats-Unis
au contraire, on pense que les licenciements ont essentiellement pour but de sauver l’entreprise. Tous les Français rêvent d’avoir un CDI : les manifestations contre le CPE et le CNE ont montré l’attachement des Français à la sécurité de l’emploi.


En-Contact : Ainsi qu’à la solidarité ?


Ted Stanger : Les Français sont solidaires, comme les ressorts d’un matelas. Si on appuie sur un ressort, c’est tout le matelas qui s’affaisse. Si leur situation se dégrade, ils savent qu’ils ne sont pas seuls : l’Etat providence leur viendra en aide. Cette confiance en la capacité de l’Etat à
se sortir des situations difficiles n’est pas propice aux initiatives personnelles...

En-Contact : Quelle relation les Français entretiennent- ils avec les entreprises ?


Ted Stanger : Il est bien légitime de chercher un emploi correspondant à ses attentes quand on perçoit des allocations chômage plutôt que de s’échiner dans un job purement alimentaire qui ne laisse pas le temps de trouver mieux. C’est l’un des effets pervers de l’état providence. Si celui qui travaille ne gagne pas mieux sa vie que celui qui est au chômage, travailler peut légitimement être considéré comme un acte de courage pour ceux qui ont de faibles salaires.


En-Contact : Les centres d’appels ont plutôt mauvaise presse en France. Comment expliquez-vous cela ?


Ted Stanger : Les centres d’appels sont souvent considérés comme les nouvelles usines du prolétariat. Les métiers qui y sont exercés sont jugés provisoires, ce sont des "petits boulots". Or le Français n’a pas la culture du « petit job ». Répondre au téléphone n’est pas considéré comme un vrai métier, ce n’est pas très valorisant.


En-Contact : Quelle relation les Français entretiennent-ils avec le téléphone ?


Ted Stanger : Les Français n’ont pas vraiment d’affinité avec le téléphone. Ils sont inquiets de parler avec quelqu’un qu’ils ne connaissent pas de longue date. Ils n’ont pas de culture de l’oral. A l’école, la priorité est de savoir écrire, pas de savoir parler.

En-Contact : Que pensez-vous de l’accueil qui est fait aux usagers et aux clients d’une manière général ?


Ted Stanger : J’observe des progrès depuis quelques années, l’efficacité des services client s’améliore : le ton est plus agréable, on sent une certaine fraîcheur dans la voix des téléopérateurs. Pendant longtemps et encore souvent dans certaines administrations, celui qui venait se renseigner était considéré comme un « emmerdeur ». Contrairement aux Etats- Unis où l’on pense que personne ne sait rien et où l’on explique tout (je ne m’étonnerais pas qu’un guide de voyages conseille aux voyageurs
d’ouvrir leur parapluie en cas d’averse...), on considère souvent en France que tout le monde sait tout.


En-Contact : Les Français manqueraient donc un peu de pédagogie...


Ted Stanger : Mon fils avait un professeur qui lui disait clairement : « Si vous ne comprenez pas, je ne peux pas vous expliquer ». Pas étonnant alors que les cours à domicile se développent autant en France... Dans le pays de l’égalité se développe une société à deux vitesses où les plus riches et les « mieux nés » ont bien plus de chances de réussir que les autres. Le secteur privé prend le relais du service public qui ne parvient pas à répondre aux demandes des individus de plus en plus exigeants et qui ont conscience des évolutions de la société non seulement française mais mondiale.


En-Contact : Sommes-nous des «handicapés» du service client ?


Ted Stanger
: A partir du moment où l’on considère que celui qui pose une question est un imbécile et un emmerdeur, comment peut-on le satisfaire, lui rendre service ? On ne se met pas assez à la place des consommateurs. Par exemple, sur les sites Internet, les FAQ ne sont pas assez mises en avant alors que les internautes ne veulent qu’une chose : trouver des réponses à leurs questions, si possible par eux-mêmes. Contrairement aux Japonais, les occidentaux – Français comme Américains – ne se mettent pas suffisamment à la place de l’autre, ils considèrent que chacun peut se débrouiller. Le client n’est pas roi, loin de là.

Propos recueillis par Pascale Decressac