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Revue Urbanisme Hors série n° 31 :

Actes de la 27e rencontre nationale des agences d'urbanisme, novembre 2006

                 
Ateliers et reportages

Vivre l'architecture, entre innovation et mutation

 

Voir le ZOOM : Blanquefort fait fort

 

L’urbaniste doit concilier la culture, au sens anthropologique du terme – un ensemble de règles imposées qui construisent des modes de vie dans un espace déterminé – et au sens historique du terme – un assemblage de pratiques qui définissent le beau ou le bien, et naissent de lieux singuliers. Comment innover en matière d’architecture ? Comment rompre les chaînes qui enferment les esprits dans des conceptions dépassées de la ville ? Telles étaient les questions de fond abordées dans ces deux ateliers consacrés à l’architecture contemporaine /1.

 

1/ Cet article correspond à
deux ateliers organisés
dans le cadre de
la rencontre nationale
sur les thèmes :
“Vivre la ville ensemble
autrement” (atelier n°6),
proposé par l’Agence
d’urbanisme Bordeaux
Métropole Aquitaine,
et “Créativité
architecturale” (n°14),
proposé par le FRAC
de la région Centre et
l’Agence d’urbanisme
de l’arrondissement
de Béthune.


2/ Site web :
www.arcenreve.com

L'architecture est vivante, mais on constate parfois une "dérive plasticienne", ont affirmé certains participants.


3/ Site web :
www.archilab.org

Jacques Mellick et Frédéric Borel ont défendu "l'approche moderne" de l'architecture à Béthune.

4/ Groupement d’intérêt public - Grand projet de
ville. Il regroupe quatre communes de la rive droite de Bordeaux (Bassens, Cenon, Floirac et Lormont) disposant
d’un important parc de logements sociaux.

"L'innovation architecturale doit aider à penser différemment l'habitat".

“Plus de 80 % des Français rêvent de vivre dans une maison individuelle. Comment faire de la ville avec de l’habitat individuel, concilier l’unité et la diversité, le singulier et le général, l’individuel et le collectif, pour répondre à l’évolution des modes de vie ?”, s’est interrogée Francine Fort, directrice d’Arc en Rêve à Bordeaux /2. Ce centre d’architecture “expérimente des formes innovantes d’habitat individuel conciliant l’intimité de la vie de quartier, des espaces interstitiels à vivre ensemble et une qualité urbaine exceptionnelle”, et il entend par là même “éduquer la population à l’innovation” en matière d’architecture et d’urbanisme : “Les enfants doivent être sensibilisés à leur cadre de vie, au patrimoine exceptionnel qui les entoure, estime ainsi Francine Fort. Au même titre que les “vieilles pierres”, la modernité fait partie de l’identité de la ville. Malheureusement, souvent synonyme de banalité et d’uniformité, elle est reléguée à la périphérie des villes. Il faut faire basculer le regard.” Arc en rêve organise des expositions sur le lieu et le temps qui invitent à “regarder l’ailleurs pour comprendre l’ici”. “On ne conçoit pas un bâtiment de la même manière dans une société d’opulence et dans un pays où l’on meurt de faim”, a conclu Francine Fort.


S’ouvrir au monde pour construire


Se frotter aux idées “venues d’ailleurs” donne à penser différemment. En confrontant des visions nées à Paris, Londres, Tokyo ou Buenos Aires, le Fonds régional d’art contemporain Centre, dont la vocation principale est la constitution d’une collection d'art contemporain, a créé Archilab, lieu de découverte de l’architecture expérimentale /3. La Future City des années 50, les structures gonflables des années 60, l’Instant City de Peter Cook, la Floating City de Kurokawa… autant d’utopies qui invitent à s’interroger sur la conception de la ville et de l’architecture. “Nous présentons des villes utopiques imaginées partout dans le monde à différentes époques, notre collection est une ouverture sur l’imaginaire”, a souligné Marie-Ange Brayer, directrice du FRAC Centre. Observer le chaos architectural de Tokyo, lieu de liberté absolue pour les architectes ou artistes qui recherchent des connexions avec la ville et construisent des “nids” ouverts sur l’espace public, apprend à imaginer un “vivre autrement” dans un espace réduit à l’extrême. “L’architecture est vivante, elle se transforme sans cesse”, a affirmé la directrice du FRAC. Depuis la salle, Marc Dauber, architecte et enseignant, a cependant souligné la “dérive plasticienne de l’architecture” qui, selon lui, est de plus en plus réduite à son esthétisme alors que sa vocation première serait “d’être pratique”


La culture, clé d’un renouvellement urbain participatif


Étienne Parin, directeur du GIP-GPV des Hauts de Garonne/4, s’attache à combattre les discriminations dont souffrent les habitants des quartiers défavorisés, souvent victimes de “délit d’adresse”. “Notre idée est d’ouvrir le regard par la culture. C’est aux habitants de s’approprier pleinement leur territoire”, a-t-il expliqué. Le rejet de la hauteur, synonyme de densité, implique de repenser les constructions de logements sociaux tout en gérant au mieux le parc existant. Mettre en valeur le paysage et le patrimoine permet de sensibiliser les habitants
des quartiers “stigmatisés” à la culture de leur environnement. “La culture est devenue l’une des clés d’entrée au renouvellement urbain sur la rive droite de Bordeaux, a souligné Etienne Parin, en observant que le développement des équipements culturels “suit généralement celui des capacités fiscales”. Au lieu d’un projet culturel global, c’est un “patchwork culturel par quartier” qui s’opère dans les villes. Convaincu qu’il faut réaliser “un maillage culturel en fonction de la demande”, Étienne Parin a estimé indispensable de mutualiser les projets. Jacques Mellick, maire de Béthune, l’a affirmé haut et fort : il a voulu faire de sa ville une “aventure architecturale”. “Comment une ville comme Béthune, qui compte moins de 30 000 habitants, peut-elle exister, garder son identité, éviter de disparaître dans une nébuleuse banlieusarde ?”, s’est-il interrogé en substance. Plutôt que de “faire table rase” du passé, il a souhaité faire dialoguer l’architecture contemporaine avec le patrimoine en confiant des projets d’envergure à des architectes de renom : Paul Chemetov, Francis Soler, Rudy Ricciotti, Frédéric Borel, Jean-Michel Wilmotte…


“Le patrimoine ne doit pas être amnésique”


Pour réhabiliter la halle aux produits frais située au pied du beffroi classé au patrimoine de l’humanité par l’Unesco, Francis Soler a veillé à “agir avec délicatesse” en adossant au beffroi resté intact la halle contemporaine affichant sa modernité jusqu’aux panneaux photovoltaïques composant sa façade. “Le drap recouvrant la halle aux produits frais rappelle l’histoire de ce bâtiment qui était originellement une halle aux draps, a souligné Jacques Mellick. Le patrimoine ne doit pas être amnésique, il doit vivre”. Frédéric Borel a précisé son point de vue : “Les projets architecturaux d’exception lancés à Béthune sont nés du désir d’un maire de véhiculer un plaisir de la ville, de rendre les citadins fiers de montrer et de parcourir leur ville”. L’architecture doit donc s’adapter au contexte, s’inspirer de son histoire pour construire une nouvelle image du territoire. L’architecte s’est inspiré des lignes fortes du paysage de Béthune – composé de maisons basses typiquement flamandes – pour construire des immeubles qui “scrutent l’horizon et font écho au passé minier de la ville”. Innover, une volonté politique “Mais comment différencier la gadgétisation de l’innovation ?”, s’est-on interrogé dans l’assistance. Jacques Mellick a estimé que les projets architecturaux lancés à Béthune “répondent à une logique de développement urbain”. Ainsi, l’utilisation de l’énergie photovoltaïque s’inscrit dans la démarche globale de développement durable engagée localement. “Ce qui tue nos villes, c’est l’absence de volonté politique des élus de tenter d’aller vers le beau. Pourtant, on est moins tenté de dégrader ce qui est beau et ce que l’on a choisi”, a conclu le maire, évoquant toutefois “la nécessité d’aider la population à s’approprier son territoire”. De nouveau, Marc Dauber a remarqué que “la tentation du Prince de se construire un palais” n’a pas souvent fait long feu. Francis Soler, tout en reconnaissant que “le fait du prince” existe, a expliqué qu’à côté de quelques projets majestueux, Béthune a engagé des projets de construction de logements sociaux à 600 ou 900 euros au mètre carré : “Construire au moindre coût des habitations de qualité et agréables, c’est cela faire preuve d’héroïsme architectural !”, a-t-il lancé.


“La culture est d’abord une participation à l’intelligibilité du monde, a conclu Jean Dumas, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Créer des villes respectueuses de leur histoire mais résolument tournées vers l’avenir, ouvertes sur l’ailleurs mais ressemblant à leurs habitants, urbanistiquement audacieuses sans être vaniteuses” : tout un programme ! L’innovation en matière d’architecture a de quoi déchaîner les passions. Enthousiasme, effervescence, admiration, incrédulité de temps à autre, suspicion parfois, les interventions et débats des deux ateliers ont été parfois polémiques, mais le plus souvent constructifs, à l’image de la créativité, du “penser différemment” qui est souvent le premier pas vers l’innovation…

Pascale Decressac.