1/
Cet article correspond à
deux ateliers organisés
dans le cadre de
la rencontre nationale
sur les thèmes :
“Vivre la ville ensemble
autrement” (atelier n°6),
proposé par l’Agence
d’urbanisme Bordeaux
Métropole Aquitaine,
et “Créativité
architecturale” (n°14),
proposé par le FRAC
de la région Centre et
l’Agence d’urbanisme
de l’arrondissement
de Béthune.

2/
Site web :
www.arcenreve.com


L'architecture est vivante,
mais on constate parfois une "dérive plasticienne", ont affirmé
certains participants.
3/
Site web :
www.archilab.org

Jacques Mellick et Frédéric
Borel ont défendu "l'approche moderne" de l'architecture à
Béthune.
4/
Groupement d’intérêt public - Grand projet de
ville. Il regroupe quatre communes de la rive droite de Bordeaux
(Bassens, Cenon, Floirac et Lormont) disposant
d’un important parc de logements sociaux.

"L'innovation architecturale
doit aider à penser différemment l'habitat". |
“Plus de 80 % des
Français rêvent de vivre dans une maison individuelle. Comment
faire de la ville avec de l’habitat individuel, concilier
l’unité et la diversité, le singulier et le général,
l’individuel et le collectif, pour répondre à l’évolution des
modes de vie ?”, s’est interrogée Francine Fort, directrice
d’Arc en Rêve à Bordeaux /2.
Ce centre d’architecture “expérimente des formes innovantes
d’habitat individuel conciliant l’intimité de la vie de
quartier, des espaces interstitiels à vivre ensemble et une
qualité urbaine exceptionnelle”, et il entend par là même
“éduquer la population à l’innovation” en matière d’architecture
et d’urbanisme : “Les enfants doivent être sensibilisés à
leur cadre de vie, au patrimoine exceptionnel qui les entoure,
estime ainsi Francine Fort. Au même titre que les “vieilles
pierres”, la modernité fait partie de l’identité de la
ville. Malheureusement, souvent synonyme de banalité et
d’uniformité, elle est reléguée à la périphérie des villes. Il
faut faire basculer le regard.” Arc en rêve organise des
expositions sur le lieu et le temps qui invitent à “regarder
l’ailleurs pour comprendre l’ici”. “On ne conçoit pas un
bâtiment de la même manière dans une société d’opulence et dans
un pays où l’on meurt de faim”, a conclu Francine Fort.
S’ouvrir au monde pour construire
Se frotter aux idées “venues d’ailleurs” donne à penser
différemment. En confrontant des visions nées à Paris, Londres,
Tokyo ou Buenos Aires, le Fonds régional d’art contemporain
Centre, dont la vocation principale est la constitution d’une
collection d'art contemporain, a créé Archilab, lieu de
découverte de l’architecture expérimentale
/3. La Future City des années
50, les structures gonflables des années 60, l’Instant City de
Peter Cook, la Floating City de Kurokawa… autant d’utopies qui
invitent à s’interroger sur la conception de la ville et de
l’architecture. “Nous présentons des villes utopiques
imaginées partout dans le monde à différentes époques, notre
collection est une ouverture sur l’imaginaire”, a souligné
Marie-Ange Brayer, directrice du FRAC Centre. Observer le chaos
architectural de Tokyo, lieu de liberté absolue pour les
architectes ou artistes qui recherchent des connexions avec la
ville et construisent des “nids” ouverts sur l’espace
public, apprend à imaginer un “vivre autrement” dans un espace
réduit à l’extrême. “L’architecture est vivante, elle se
transforme sans cesse”, a affirmé la directrice du FRAC.
Depuis la salle, Marc Dauber, architecte et enseignant, a
cependant souligné la “dérive plasticienne de l’architecture”
qui, selon lui, est de plus en plus réduite à son esthétisme
alors que sa vocation première serait “d’être pratique”…
La culture, clé d’un renouvellement urbain participatif
Étienne Parin, directeur du GIP-GPV des Hauts de Garonne/4,
s’attache à combattre les discriminations dont souffrent les
habitants des quartiers défavorisés, souvent victimes de
“délit d’adresse”. “Notre idée est d’ouvrir le regard par
la culture. C’est aux habitants de s’approprier pleinement leur
territoire”, a-t-il expliqué. Le rejet de la hauteur,
synonyme de densité, implique de repenser les constructions de
logements sociaux tout en gérant au mieux le parc existant.
Mettre en valeur le paysage et le patrimoine permet de
sensibiliser les habitants
des quartiers “stigmatisés” à la culture de leur
environnement. “La culture est devenue l’une des clés
d’entrée au renouvellement urbain sur la rive droite de Bordeaux,
a souligné Etienne Parin, en observant que le développement des
équipements culturels “suit généralement celui des capacités
fiscales”. Au lieu d’un projet culturel global, c’est un
“patchwork culturel par quartier” qui s’opère dans les villes.
Convaincu qu’il faut réaliser “un maillage culturel en
fonction de la demande”, Étienne Parin a estimé
indispensable de mutualiser les projets. Jacques Mellick, maire
de Béthune, l’a affirmé haut et fort : il a voulu faire de sa
ville une “aventure architecturale”. “Comment une
ville comme Béthune, qui compte moins de 30 000 habitants,
peut-elle exister, garder son identité, éviter de disparaître
dans une nébuleuse banlieusarde ?”, s’est-il interrogé en
substance. Plutôt que de “faire table rase” du passé, il a
souhaité faire dialoguer l’architecture contemporaine avec le
patrimoine en confiant des projets d’envergure à des architectes
de renom : Paul Chemetov, Francis Soler, Rudy Ricciotti,
Frédéric Borel, Jean-Michel Wilmotte…
“Le patrimoine ne doit pas être amnésique”
Pour réhabiliter la halle aux produits frais située au pied du
beffroi classé au patrimoine de l’humanité par l’Unesco, Francis
Soler a veillé à “agir avec délicatesse” en adossant au
beffroi resté intact la halle contemporaine affichant sa
modernité jusqu’aux panneaux photovoltaïques composant sa
façade. “Le drap recouvrant la halle aux produits frais
rappelle l’histoire de ce bâtiment qui était originellement une
halle aux draps, a souligné Jacques Mellick. Le patrimoine ne
doit pas être amnésique, il doit vivre”. Frédéric Borel a
précisé son point de vue : “Les projets architecturaux
d’exception lancés à Béthune sont nés du désir d’un maire de
véhiculer un plaisir de la ville, de rendre les citadins fiers
de montrer et de parcourir leur ville”. L’architecture doit
donc s’adapter au contexte, s’inspirer de son histoire pour
construire une nouvelle image du territoire. L’architecte s’est
inspiré des lignes fortes du paysage de Béthune – composé de
maisons basses typiquement flamandes – pour construire des
immeubles qui “scrutent l’horizon et font écho au passé
minier de la ville”. Innover, une volonté politique “Mais
comment différencier la gadgétisation de l’innovation ?”,
s’est-on interrogé dans l’assistance. Jacques Mellick a estimé
que les projets architecturaux lancés à Béthune “répondent à une
logique de développement urbain”. Ainsi, l’utilisation de
l’énergie photovoltaïque s’inscrit dans la démarche globale de
développement durable engagée localement. “Ce qui tue nos
villes, c’est l’absence de volonté politique des élus de tenter
d’aller vers le beau. Pourtant, on est moins tenté de dégrader
ce qui est beau et ce que l’on a choisi”, a conclu le maire,
évoquant toutefois “la nécessité d’aider la population à
s’approprier son territoire”. De nouveau, Marc Dauber a
remarqué que “la tentation du Prince de se construire un palais”
n’a pas souvent fait long feu. Francis Soler, tout en
reconnaissant que “le fait du prince” existe, a expliqué
qu’à côté de quelques projets majestueux, Béthune a engagé des
projets de construction de logements sociaux à 600 ou 900 euros
au mètre carré : “Construire au moindre coût des habitations
de qualité et agréables, c’est cela faire preuve d’héroïsme
architectural !”, a-t-il lancé.
“La culture est d’abord une participation à l’intelligibilité
du monde, a conclu Jean Dumas, professeur émérite à
l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Créer des villes
respectueuses de leur histoire mais résolument tournées vers
l’avenir, ouvertes sur l’ailleurs mais ressemblant à leurs
habitants, urbanistiquement audacieuses sans être vaniteuses”
: tout un programme ! L’innovation en matière d’architecture a
de quoi déchaîner les passions. Enthousiasme, effervescence,
admiration, incrédulité de temps à autre, suspicion parfois, les
interventions et débats des deux ateliers ont été parfois
polémiques, mais le plus souvent constructifs, à l’image de la
créativité, du “penser différemment” qui est souvent le
premier pas vers l’innovation…
Pascale Decressac. |