Longtemps
réservée au Tout-Puissant, la “Création” est devenue au XVIIIe
siècle une affaire bien humaine, le moteur du progrès collectif.
C’est même aujourd’hui une exigence individuelle : il incombe à
chacun de se construire (le corps, le décor, le mental) par tout
moyen qu’il juge bon
(cosmétique, chimique, chirurgical…). À la jointure de
l'individuel et du collectif, les villes participent à cet
impératif “auto-démiurgique”. Mais si l’objectif fait
l’unanimité, plusieurs voies demeurent possibles pour y
parvenir. La table ronde d’ouverture de la rencontre nationale a
permis d’en repérer au moins trois...
Synthèse par Richard Quincerot (avec
Pascale Decressac et Olivier Réal).
1/ Agence de
l'environnement et de la maîtrise de l’énergie.
2/ Lire le zoom
page 17.
3/ Transcription française de l'anglais serendipity,
forgé il y a 250 ans par
Horace Walpole, repris par la sociologie et les sciences
cognitives à partir des années 1950. La chimie, la médecine, la
physique, l'astronomie...
offrent de nombreux exemples de découvertes majeures “par
accident”.
4/ L'économiste américain Richard Florida est notamment
l'auteur de
l’ouvrage The Rise of The Creative Class, and how it's
transforming work,
leisure, community and everyday life, Basic Books, 2002. Voir
aussi Montréal, ville de convergences
créatives d'après Richard Florida, Techni.Cités, supplément au
n°116
du 8 octobre 2006, pp. 14-16.
5/ Thierry Paquot
et Annie Zimmermann, Patrick Bouchain, architecte, in
Urbanisme n°348, mai-juin 2006, pp. 52-53. |
Pour certains, la ville et
la créativité se répondent, un peu comme un problème et sa
solution. Ainsi, pour Carole Le Gall, directrice “Énergie, air,
bruit” à l’Ademe/1, les
villes posent un problème crucial d'énergie : “Notre façon de
vivre n’est plus soutenable, car d’ici 2050, il faudra diviser
par quatre les émissions de CO2”. Pour résoudre cette question
vitale, il faudra dégager des solutions créatives, notamment
dans les domaines des transports et du bâtiment. Telle est la
vocation de l’agence : soutenir le développement d'énergies
nouvelles et de dispositifs de “non-énergie” (à faibles
consommations) en apportant des connaissances, des conseils
experts, des savoir-faire et des aides financières à la
réalisation de projets. L’attractivité comme enjeu Patrizia
Ingallina, maître de conférences à l’Institut d’urbanisme de
Paris et professeur au Politecnico de Turin, estime pour sa part
que le grand problème des villes est en fin de compte leur
attractivité. “L’innovation est-elle encore innovante ?,
s’interroge-t-elle. À peine les idées sont-elles produites
qu'elles sont déjà diffusées, digérées, oubliées…”.
Le remède à cette “boulimie de
nouveauté” est une créativité culturelle, capable d’intégrer le
présent et le passé. L’urbaniste l’illustre par trois types de
projets : les “édifices polyvalents à usage culturel et
commercial” (comme à Rotterdam), “les quartiers
culturels” aménagés en clusters (comme à Londres) et les
“emblèmes” intégrant une “démarche stratégique
communicationnelle et symbolique forte” (comme à Turin).
Donner le “déclic” à l’innovation Le
schéma “problème-solution” offre aussi un modèle de gouvernance.
Ainsi, Pascal Lelarge,
directeur adjoint à la Direction générale de l’urbanisme, de
l’habitat et de la construction, estime que, pour l’État, un bon
moyen d’aider les villes à résoudre leurs problèmes est de
contribuer “à ouvrir le champ de l’innovation, à reconnaître ce
qui s’invente, ce qui se crée en matière d’urbanisme”. Cette
action s’applique à la gouvernance des territoires, aux lieux de
l’innovation, à la mise en place d'instruments comme les Grands
projets de ville ou l’Agence nationale pour la rénovation
urbaine, aux enjeux métropolitains ou à la structuration
d’opérations majuscules comme La Défense, “un lieu d’une
complexité inouïe, qui doit être
repensé aujourd’hui en mariant avec intelligence activités et
vocation résidentielle”. Même perspective pour Marc Desjardins,
directeur régional de la Caisse des dépôts et consignations du
Nord-Pas-de-Calais : “La Caisse doit jouer un rôle de
catalyseur, d’amorceur, d’aide des collectivités locales, en
mettant à disposition sa capacité financière et son expertise”.
Que ce soit pour la rénovation urbaine, l'action foncière, le
logement social, l'environnement, “c’est la rencontre avec les
personnes qui crée les laboratoires d’idées”, témoigne Marc
Desjardins, qui illustre son propos en évoquant la “carte
thermique” de Dunkerque/2 ou
des opérations de réhabilitation de l’habitat privé paupérisé
dans le Nord. La ville de la “performance” Changement de
perspective avec François Ascher, professeur à l’Institut
français d’urbanisme et président du conseil scientifique de
l’Institut pour la ville en mouvement. Primo, “la question de
l’innovation est d’abord une question de performance: c’est pour
cette raison qu'il y a des villes, parce qu’elles sont la forme
la plus performante d’organisation du territoire”. En second
lieu, “le modèle de performance a changé, l’outil urbain doit
s’adapter”. Pour servir une économie de la connaissance
complexe, dispersée, non-routinière, qui contraste fortement
avec le modèle fordien, la ville doit devenir “plus réactive”,
“apte à faire face à l'imprévisible”, à reformuler ses problèmes
pour produire des solutions ad hoc, à cultiver la “sérendipité”/3,
cette précieuse qualité de milieux à forte densité
d'interactions qui favorisent la découverte accidentelle de
progrès majeurs. Montréal, un concentré de créativité Même
perspective pour Christian Bernard, consultant à Montréal
International. Selon une étude réalisée
sur la base des analyses de Richard Florida/4,
le dynamisme de la région de Montréal (3,6 millions d’habitants)
s’explique par ses performances selon quatre facteurs de
créativité, dits les “4 T” : le talent (une “classe créative”
fortement représentée), la
technologie (haute, évidemment), la tolérance (multilinguisme,
sécurité…) et le territoire (notamment des coûts fonciers
demeurés bas malgré la croissance). La productivité des
fécondations croisées entre l’art, la science et la technique
s'illustre aussi bien dans l’industrie que dans le cinéma
d’animation ou les spectacles du Cirque du Soleil… Il est vrai,
conclut lucidement Christian Bernard, que “le lien entre
créativité et croissance économique n’a jamais été démontré” –
ce qui n'enlève rien à l’étude de Richard Florida, aussi
importante par ses effets de marketing urbain que par sa valeur
de point de vue scientifique. La ville comme création permanente
Enfin, la ville peut être dite “créative”, au sens où elle
s’invente tous les jours. Selon cette troisième
perspective, elle est elle-même à la fois le problème et sa
solution. La participation de la population est la première
source de créativité et une “garantie contre des innovations
technocratiques mal venues”. Brigitte Bariol, directrice de
l’agence d’urbanisme
de la région stéphanoise, l’affirme : “L’enjeu des territoires
est de savoir laisser éclore la créativité, changer de regard en
s’ouvrant à l’inattendu.” En témoignent, par exemple, les
“défricheurs” qui, comme Arc en Rêve à Bordeaux, contribuent à
“insuffler un regard nouveau sur la ville”, ou encore
l’achèvement de l’église Saint-Pierre de Firminy, conçue par Le
Corbusier dans les années 60 et qui a doté récemment cette
commune fragilisée d’une “identité longtemps déniée”. Libérer
les “forces de création” des villes ? “Innover, ce n'est pas
tout changer, renchérit Noël Mamère, député et maire de Bègles
(Gironde). La logique de rupture, consistant à faire “table
rase” pour tout recommencer, est le plus sûr moyen de heurter
les populations. Pour libérer les forces de création d’une
ville, il faut au contraire construire la solidarité, cultiver
la mémoire collective et développer
la démocratie participative”. Partant de son expérience
municipale, l’élu écologiste évoque une série de réalisations
qui lui ont permis de “redresser une situation très compromise”
: la politique de la petite enfance, la célébration de la Fête
de la morue,
la rénovation écologique et technique de la piscine “Les Bains”
(architecte : Patrick Bouchain)/5,
la construction de logements reprenant le modèle des “échoppes”
traditionnelles... “Le grand problème, conclut Noël Mamère,
c’est l’immobilité dans
la tête des exclus, de ceux qui ont perdu l'espoir. Notre devoir
d’élus est de respecter ces personnes, parmi celles qui nous ont
mandatés pour les représenter, et d’élaborer avec elles les
solutions qu'elles sont en droit d'attendre.” Une question de
justice et
de dignité, et pas seulement d’innovation. Plaidoyer pour
l’innovation ordinaire Francis Cuillier, directeur de l’Agence
d’urbanisme Bordeaux Métropole Aquitaine et récent Grand prix de
l’urbanisme, a conclu cette table ronde autour de trois items.
D’abord, “il faut gérer le temps de l’innovation, ce n’est pas
une tâche simple”. Ensuite, “à côté de l’innovation technique et
de la création culturelle, plus spectaculaires et médiatisées,
on néglige trop souvent l’innovation sociale, plus discrète et
pourtant plus
durable”. Enfin, “comme la carte orange en région parisienne,
bel exemple de révolution fondée sur une idée simple,
l’innovation
facile, rapide, est souvent celle qui transforme en profondeur
les pratiques urbaines en s’intégrant aux réalités ordinaires,
banales”. Bref, innovez, il en restera toujours quelque chose…
surtout si cela a des effets immédiats sur les modes de vie.
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