Accueil

 

Articles

CV Contact
     

Revue Urbanisme Hors série n° 31 :

Actes de la 27e rencontre nationale des agences d'urbanisme, novembre 2006

                 
Séance d'ouverture Villes et créativité : trois convergences
   
Longtemps réservée au Tout-Puissant, la “Création” est devenue au XVIIIe siècle une affaire bien humaine, le moteur du progrès collectif. C’est même aujourd’hui une exigence individuelle : il incombe à chacun de se construire (le corps, le décor, le mental) par tout moyen qu’il juge bon
(cosmétique, chimique, chirurgical…). À la jointure de l'individuel et du collectif, les villes participent à cet
impératif “auto-démiurgique”. Mais si l’objectif fait l’unanimité, plusieurs voies demeurent possibles pour y parvenir. La table ronde d’ouverture de la rencontre nationale a permis d’en repérer au moins trois...

Synthèse par Richard Quincerot (avec Pascale Decressac et Olivier Réal).

 

 

1/ Agence de l'environnement et de la maîtrise de l’énergie.

 

2/ Lire le zoom page 17.


3/ Transcription française de l'anglais serendipity, forgé il y a 250 ans par
Horace Walpole, repris par la sociologie et les sciences cognitives à partir des années 1950. La chimie, la médecine, la physique, l'astronomie...
offrent de nombreux exemples de découvertes majeures “par accident”.


4/ L'économiste américain Richard Florida est notamment l'auteur de
l’ouvrage The Rise of The Creative Class, and how it's transforming work,
leisure, community and everyday life, Basic Books, 2002. Voir aussi Montréal, ville de convergences
créatives d'après Richard Florida, Techni.Cités, supplément au n°116
du 8 octobre 2006, pp. 14-16.

 

5/ Thierry Paquot et Annie Zimmermann, Patrick Bouchain, architecte,  in Urbanisme n°348, mai-juin 2006, pp. 52-53.

Pour certains, la ville et la créativité se répondent, un peu comme un problème et sa solution. Ainsi, pour Carole Le Gall, directrice “Énergie, air, bruit” à l’Ademe/1, les villes posent un problème crucial d'énergie : “Notre façon de vivre n’est plus soutenable, car d’ici 2050, il faudra diviser par quatre les émissions de CO2”. Pour résoudre cette question vitale, il faudra dégager des solutions créatives, notamment dans les domaines des transports et du bâtiment. Telle est la vocation de l’agence : soutenir le développement d'énergies nouvelles et de dispositifs de “non-énergie” (à faibles consommations) en apportant des connaissances, des conseils experts, des savoir-faire et des aides financières à la réalisation de projets. L’attractivité comme enjeu Patrizia Ingallina, maître de conférences à l’Institut d’urbanisme de Paris et professeur au Politecnico de Turin, estime pour sa part que le grand problème des villes est en fin de compte leur attractivité. “L’innovation est-elle  encore innovante ?, s’interroge-t-elle. À peine les idées sont-elles produites qu'elles sont déjà diffusées, digérées, oubliées…”.

Le remède à cette “boulimie de nouveauté” est une créativité culturelle, capable d’intégrer le présent et le passé. L’urbaniste l’illustre par trois types de projets : les “édifices polyvalents à usage culturel et commercial” (comme à Rotterdam), “les quartiers
culturels” aménagés en clusters (comme à Londres) et les “emblèmes” intégrant une “démarche stratégique communicationnelle et symbolique forte” (comme à Turin).

Donner le “déclic” à l’innovation Le schéma “problème-solution” offre aussi un modèle de gouvernance. Ainsi, Pascal Lelarge,
directeur adjoint à la Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction, estime que, pour l’État, un bon moyen d’aider les villes à résoudre leurs problèmes est de contribuer “à ouvrir le champ de l’innovation, à reconnaître ce qui s’invente, ce qui se crée en matière d’urbanisme”. Cette action s’applique à la gouvernance des territoires, aux lieux de l’innovation, à la mise en place d'instruments comme les Grands projets de ville ou l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, aux enjeux métropolitains ou à la structuration d’opérations majuscules comme La Défense, “un lieu d’une complexité inouïe, qui doit être
repensé aujourd’hui en mariant avec intelligence activités et vocation résidentielle”. Même perspective pour Marc Desjardins, directeur régional de la Caisse des dépôts et consignations du Nord-Pas-de-Calais : “La Caisse doit jouer un rôle de catalyseur, d’amorceur, d’aide des collectivités locales, en mettant à disposition sa capacité financière et son expertise”. Que ce soit pour la rénovation urbaine, l'action foncière, le logement social, l'environnement, “c’est la rencontre avec les personnes qui crée les laboratoires d’idées”, témoigne Marc Desjardins, qui illustre son propos en évoquant la “carte thermique” de Dunkerque/2 ou des opérations de réhabilitation de l’habitat privé paupérisé dans le Nord. La ville de la “performance” Changement de perspective avec François Ascher, professeur à l’Institut français d’urbanisme et président du conseil scientifique de l’Institut pour la ville en mouvement. Primo, “la question de l’innovation est d’abord une question de performance: c’est pour
cette raison qu'il y a des villes, parce qu’elles sont la forme la plus performante d’organisation du territoire”. En second lieu, “le modèle de performance a changé, l’outil urbain doit s’adapter”. Pour servir une économie de la connaissance complexe, dispersée, non-routinière, qui contraste fortement avec le modèle fordien, la ville doit devenir “plus réactive”, “apte à faire face à l'imprévisible”, à reformuler ses problèmes pour produire des solutions ad hoc, à cultiver la “sérendipité”/3, cette précieuse qualité de milieux à forte densité d'interactions qui favorisent la découverte accidentelle de progrès majeurs. Montréal, un concentré de créativité Même perspective pour Christian Bernard, consultant à Montréal International. Selon une étude réalisée
sur la base des analyses de Richard Florida/4, le dynamisme de la région de Montréal (3,6 millions d’habitants) s’explique par ses performances selon quatre facteurs de créativité, dits les “4 T” : le talent (une “classe créative” fortement représentée), la
technologie (haute, évidemment), la tolérance (multilinguisme, sécurité…) et le territoire (notamment des coûts fonciers demeurés bas malgré la croissance). La productivité des fécondations croisées entre l’art, la science et la technique s'illustre aussi bien dans l’industrie que dans le cinéma d’animation ou les spectacles du Cirque du Soleil… Il est vrai, conclut lucidement Christian Bernard, que “le lien entre créativité et croissance économique n’a jamais été démontré” – ce qui n'enlève rien à l’étude de Richard Florida, aussi importante par ses effets de marketing urbain que par sa valeur de point de vue scientifique. La ville comme création permanente Enfin, la ville peut être dite “créative”, au sens où  elle s’invente tous les jours. Selon cette troisième
perspective, elle est elle-même à la fois le problème et sa solution. La participation de la population est la première source de créativité et une “garantie contre des innovations technocratiques mal venues”. Brigitte Bariol, directrice de l’agence d’urbanisme
de la région stéphanoise, l’affirme : “L’enjeu des territoires est de savoir laisser éclore la créativité, changer de regard en s’ouvrant à l’inattendu.” En témoignent, par exemple, les “défricheurs” qui, comme Arc en Rêve à Bordeaux, contribuent à “insuffler un regard nouveau sur la ville”, ou encore l’achèvement de l’église Saint-Pierre de Firminy, conçue par Le Corbusier dans les années 60 et qui a doté récemment cette commune fragilisée d’une “identité longtemps déniée”. Libérer les “forces de création” des villes ? “Innover, ce n'est pas tout changer, renchérit Noël Mamère, député et maire de Bègles (Gironde). La logique de rupture, consistant à faire “table rase” pour tout recommencer, est le plus sûr moyen de heurter les populations. Pour libérer les forces de création d’une ville, il faut au contraire construire la solidarité, cultiver la mémoire collective et développer
la démocratie participative”. Partant de son expérience municipale, l’élu écologiste évoque une série de réalisations qui lui ont permis de “redresser une situation très compromise” : la politique de la petite enfance, la célébration de la Fête de la morue,
la rénovation écologique et technique de la piscine “Les Bains” (architecte : Patrick Bouchain)/5, la construction de logements reprenant le modèle des “échoppes” traditionnelles... “Le grand problème, conclut Noël Mamère, c’est l’immobilité dans
la tête des exclus, de ceux qui ont perdu l'espoir. Notre devoir d’élus est de respecter ces personnes, parmi celles qui nous ont mandatés pour les représenter, et d’élaborer avec elles les solutions qu'elles sont en droit d'attendre.” Une question de justice et
de dignité, et pas seulement d’innovation. Plaidoyer pour l’innovation ordinaire Francis Cuillier, directeur de l’Agence d’urbanisme Bordeaux Métropole Aquitaine et récent Grand prix de l’urbanisme, a conclu cette table ronde autour de trois items. D’abord, “il faut gérer le temps de l’innovation, ce n’est pas une tâche simple”. Ensuite, “à côté de l’innovation technique et de la création culturelle, plus spectaculaires et médiatisées, on néglige trop souvent l’innovation sociale, plus discrète et pourtant plus
durable”. Enfin, “comme la carte orange en région parisienne, bel exemple de révolution fondée sur une idée simple, l’innovation
facile, rapide, est souvent celle qui transforme en profondeur les pratiques urbaines en s’intégrant aux réalités ordinaires, banales”. Bref, innovez, il en restera toujours quelque chose… surtout si cela a des effets immédiats sur les modes de vie.